Ces vignes de la Ribera del Duero

Maria del Carmen Ugarte Garcia : cugarte@ati.es
Octobre 2001

(traduction Agnès et Pierre Lotigie-Laurent)

 

Ô voyageur qui visite nos terres, ces vignes que tu vois en rangs comme les écoliers disciplinés d'autrefois, sont là depuis la colonisation romaine.

A la fin du IVe siècle, on pouvait voir Bacchus, dans un char tiré par deux panthères apprivoisées, quitter le soir sa noble maison de Baños de Valdearados. Il partait inspecter ses vignes que d'infatigables colons avaient élevées en acclimatant des ceps venus des confins de la Méditerranée, sur des terrains argilo-calcaires peu propices à d'autres cultures. La fraîcheur automnale venant, ces vignes distillaient le meilleur d'elles-mêmes et savaient remplir les verres et les calices de vins jeunes et chaleureux.

En novembre 1972, alors que le moût avait achevé sa fermentation dans les cuves de la cave coopérative, à quelques jours de la Saint André –A la St André, le vin nouveau est né
(NdT : le dicton espagnol est "por San Andrés, el mosto vino es")– une déchausseuse mit au jour la plus vaste (66 mètres carrés) mosaïque romaine d'inspiration bachique de toute la péninsule ibérique. Cet événement, outre la découverte archéologique, symbolisa l'essor et la vigueur que le vin de la Ribera del Duero allait acquérir au cours des années suivantes.

La vigne entra tardivement dans l'économie romaine, mais les Romains savaient en apprécier la grande valeur pour leurs bourses personnelles :

« Si tu me demandes (dit Caton)
quel est le meilleur fonds rural,
voici mon avis.
La bonne vigne est le meilleur des biens.
En second lieu vient le jardin irrigable.»

( Preedium quod primun siet ,
si me rogabis , sic dicam :
vinea est prima si vino multo siet ,
secudo loco hortus irrigatus
)».
(1)

On sait depuis longtemps que les terres lourdes et argileuses ne sont pas propices à la vigne car celle-ci se plait mieux sur les terrains secs et légers ; c'est pourquoi, dans le bassin du Duero, les terrains élevés, les coteaux, sont considérés comme les plus adaptés pour recevoir la vigne. Toutefois, en raison du développement rapide de la viticulture ces dernières années, et les tendances de la nouvelle agronomie, il n'est pas rare de voir des vignobles sur des terrains bas, presque contigus aux rives du fleuve. Mais les anciens conseillaient de ne pas contrarier l'ordre naturel de distribution des cultures…

Nec vero terrae ferre omnes omnia possunt :
Nascuntur sterieles saxosis montibus orni:
Littora myrtheteis laetissima : denique apertos
Bachus amat colles... (2)

Bacchus rentre chez lui satisfait de sa promenade, accompagné par Pan qui joue de la flûte, Ariane qui porte dans une cruche le vinum primarium fruit de la première presse, et le prêtre Dionysos ; une ambiance festive de musique et de danses flotte sur le cortège… Entrée du cortège…

Une longue période de déclin de la vigne succède à l'occupation romaine. La vallée du Duero, pratiquement dépeuplée, a vu sa population se replier vers les vallées du nord où la vigne prospère encore moins car les terrains sont plus froids. De vieux ceps survivent dans la vallée d'Arlanza, comme nous le montrent les témoignages sculptés dans la pierre de l'église wisigothe de Quintanilla de las Vinas. La vigne n'a pas disparu complètement : même aux époques les plus sombres, elle a survécu chez nous.

Mais à l'aube du XIe siècle, les Arabes sont définitivement repoussés du Duero ; la frontière se consolide ; les paysans reviennent peupler les terres qu'ils avaient abandonnées et les moines de Cluny sèment les graines d'une foi rénovée dans les campagnes saignées par les guerres ; la vigne s'enracine alors dans la vallée du Duero pour ne plus disparaître. Elle subira des hauts et des bas, des maladies, diverses vicissitudes ; de nouvelles variétés se joindront aux vieux plants ; on essaiera de nouvelles méthodes de culture et d'élaboration des vins…

Les monastères s'approprient la terre et prélèvent la dîme ; leurs caves doivent être remplies en automne – le rituel de la messe demande la précieuse liqueur – ; les vignerons taillent la vigne en gobelet (une forme qui évoque le ciboire), et l'offrande du raisin est prévue avant même que la vigne ne fleurisse.

Mais les calices ne sont pas les seuls récipients à se remplir : des chais creusés dans les coteaux et les sous-sols de quelques villages, commencent à monter de savoureux pichets indispensables lors des fêtes… On invoque la Vierge en l'associant à la nouvelle richesse : Vierge des Vignes, Vierge de la Vigne (même si ce que l'élégante représentation gothique tient dans la main est une pomme)… Et les Riberenos chantent, festifs et joviaux :

La Vierge des Vignes
tient une grappe.
L'Enfant recueille
les raisins qui s'égrainent.
(3)

Les saints sont obligés d'intervenir de temps à autre, comme Jésus-Christ aux noces de Cana, pour multiplier le vin dans les tonneaux que les mauvaises années ne parviennent pas à remplir. Ainsi la tradition raconte que la Bienheureuse Jeanne, mère de San Domingo de Guzman, remplissait miraculeusement les tonneaux de la cave familiale de Caleruega d'un vin qui était ensuite distribué aux pauvres.

Aujourd'hui, les noms de certains domaines et de certains vins évoquent encore ces premiers siècles d'essor économique favorisé par les monastères : Pago de Capellanes (Dîme aux Prêtres), Cillar (Cellier) de Silos, Dehesa de los Canonigos (Pâturage des Chanoines), Hacienda Monasterio…

Comme dit ci-dessus, les sécateurs commencèrent à façonner la vigne par une taille élaborée : la taille en gobelet, adéquate pour protéger les grappes des ardeurs du mois d'août et prolonger leur séjour sur le pied, accrochées à la terre, s'alimentant de l'essence des siècles, jusqu'à ce qu'octobre soit déjà bien entamé.

Il fallait alors se hâter, afin que les premières gelées ne gâchent pas le précieux travail de toute une année. Les vignes se remplissaient de voix joyeuses, les enfants délaissaient l'école, les jeunes filles subissaient taquineries et barbouillages à la pulpe avec dignité et même avec un peu d'arrogance ; les paniers se gorgeaient de fruit, et déjà, dans le pressoir, des pieds impétueux savaient tirer de ces grains fermes le meilleur de leur jus, le liquide le plus précieux, celui qui aboutirait dans le meilleur tonneau, destiné au rituel de la messe. Et quoique par tradition le vin fut un clairet -l'ojogallo (NdT : littéralement, oeil-de-coq, plus rouge que le rosé oeil-de-perdrix) qui est parvenu jusqu'à nos jours-, le meilleur rouge était mis de côté pour s'acquitter en espèces des fermages au monastère.

Avec les Temps Modernes (NdT : le départ des Maures après la reprise de Grenade marque le début des Temps Modernes), la production augmente suffisamment pour générer des excédents ; le paysan cherche alors à accroître ses revenus, et les marchés et les foires des provinces limitrophes (Ségovie ou Palencia) et les gros villages montagnards (San Leonardo ou Quintanar) découvrent les crus de la Ribera.

Et ainsi, alternant terres à blé et vignobles, remplissant chais privés et celliers monacaux, et vendant le reliquat lors des foires régionales, les Riberenos atteignirent une certaine aisance économique. Nous pouvons peut-être considérer comme marque de reconnaissance à la vigne les colonnes baroques de leurs autels qui se couvrent alors de grappes dorées : c'est le triomphe du baroque, du rococo et un peu aussi de la douceur de vivre. Le tout fut suivi d'une période de disette, de pénurie de l'alimentation de base (le pain), qui requit l'intervention du haut clergé :

«Monseigneur l'Evêque Don Bernardo Antonio Calderón, en l'an 1773,
harangua le peuple -et lui octroya les droits- afin qu'il cesse de planter des vignes,
qu'il favorise l'agriculture et les semailles, et qu'il fasse des plantations,
mais il rencontra une forte résistance de la part des indigènes
car ceux-ci tenaient beaucoup au commerce du vin.»
(4)

La Ribera continua à cultiver ses vignes, parsemant ses vignobles de noyers, amandiers et autres arbres fruitiers qui, s'ils gênaient bien un peu la vendange, donnaient de l'ombre et des desserts à leurs propriétaires. Les garçons apprirent très jeunes à convier leurs amies à de tendres tailles les chauds après-midi du mois de juillet… Ils s'essayèrent aussi à invoquer la faveur des éléments en soufflant du pistil de chardon en direction de leur meilleure vigne.

Pintauvas, Pintauvas,... (5)
Vas-t'en colorer le raisin

De ma vigne…

Dévots et membres de confréries religieuses accrochèrent à leurs saints des grappes cueillies le jour de leur fête : Santo Domingo, San Roque, accueillirent à côté de leurs manteaux les fruits naissants, à peine colorés, des ceps les plus précoces… On attendait aussi beaucoup des célébrations de la Vierge. L'Assomption devait donner de la couleur aux raisins, et la Nativité de Notre-Dame (NdT : le 8 septembre) devait les mûrir. En échange, la Vierge savait recueillir avec amour dans ses neuvaines les prières de ses enfants qui continuaient à dépendre dans une large mesure du fruit de la vigne :

Ces champs de moissons dorées,
Ces vignes de fraîches grappes,
En confiance nous te les offrons,
Afin que tu sois leur garde.

Protège-nous tous les mois,

En hiver comme en été,

Accorde-nous du vin et du pain ! (6)

C'est ainsi, d'une façon domestique, familiale, que se forma le paysage de notre enfance : de petites vignes escaladaient les coteaux, exploitant les moindres recoins des vallons, alternant avec les champs de céréales pour former un damier irrégulier, vert et jaune, se parant d'ocre à mesure qu'avançait septembre. Des vergers parsemaient alors nos vignes : poiriers, pommiers, cerisiers, noyers et amandiers… et les après-midi d'été, vignes et jardins se voyaient soulagés de leurs fruits précoces. On s'abritait des orages soudains dans les cabanons, ces petites et rustiques constructions de brique ou de pierre que le viticulteur avait édifiées de ses propres mains afin de pouvoir réchauffer les dites mains transies de froid lors des tailles hivernales. Cabanons de la Ribera, « plus d'une exploration anatomique – raconte l'écrivain ribereno Pascual Izquiedo dans son Guide de la Ribera del Duero – se fit sous vos toits, et combien d'histoires d'amour adolescentes se consommèrent-elles en cette enceinte initiatique.» (7)

A la fin du XIX siècle, un étranger du nord s'installa à Valbuena de Duero, amenant avec lui, comme l'avaient fait des siècles plus tôt les moines de Cluny, de nouveaux cépages de la France voisine : cabernet-sauvignon, merlot, malbec… En silence, il commença à élaborer un vin rouge « Unico » qui devint bientôt mythique, mais qui -cependant- mit presque un siècle à entraîner les autres vins de la région. Vega Sicilia fut unique et continue de l'être ; dans son ombre, dans les années 80, peu après la ré-apparition de Bacchus, de nouvelles générations de producteurs, fils et petits-fils des viticulteurs d'antan, commencèrent à parier sur l'élaboration de crus à partir de la variété autochtone la plus répandue dans notre pays, le tempranillo, qui ici, sur la Ribera, reçoit les noms de tinto fino ou de tinta del país. On commence à élever avec tendresse les vieux raisins du pays de nos grands-pères, à choisir et à répartir les jours de vendanges entre le blanc et le rouge.

On essaie de nouvelles cultures, on apporte des variétés sélectionnées pour les mélanger avec les cépages autochtones, on en arrive à soigner la vigne, à la cajoler… De l'argent frais provient de régions à la réputation vinicole solide – la Rioja –, et on plante de nouvelles vignes. On ne se contente plus d'exploiter uniquement les terres impropres aux autres cultures…

Comme lors des siècles passés, le vin commence à supplanter le pain, les tailles en espaliers s'étendent ; et pour adoucir les ardeurs estivales, l'eau -goutte à goutte- rafraîchit le plant, juste ce qui est nécessaire, parce que la vigne est peu exigente, et lui donner plus que son compte ne ferait que lui nuire.

Le temps, traditionnel ennemi du viticulteur, commence lui-même à être domestiqué… Mais les techniques modernes d'étude des sols, la technologie qui empêche le gel ou amoindrit les effets de la grêle, ne font que reprendre ce que l'on savait depuis toujours : les grands vins rouges s'élaborent en zones froides, dans des conditions extrêmes, frôlant parfois le désastre.

Arbres fruitiers et cabanons disparaissent des vieilles vignes, le regard se noie dans une mer vert foncé lorsqu'arrive l'été… Dans le regard des poètes refusant d'oublier l'ancien paysage, se mêlent le vieux damier et les nouveaux espaces ouverts :

Cette terre immortelle, terre de vin,
Terre de pain, terre de champs seulement,
Tertre jusqu'à la mer ; la mer, la vague
De l'azur immense au-dessus du pin. (8)

Dès les premiers jours de l'automne, on monte au grenier, à la recherche des antiques serpettes ; le raisin doit continuer à être vendangé à la main, il doit remplir petit à petit les corbeilles, les hottes, les paniers, tâche à laquelle participent encore souvent les enfants, même les plus jeunes. Les caves modernes -qui jurent avec les vieilles pierres des façades- pourvues de la technologie la plus récente, reçoivent satisfaites les grains fermes, et les barriques de chêne neuf réservent leurs arômes à l'élevage de crus impétueux que Bacchus aimerait, sans aucun doute.

Les vendangeurs laissent derrière eux un manteau doré sur la terre foulée, et les vignes commencent à s'endormir, à se replier sur elles-mêmes, à se prêter volontiers au sécateur du tailleur… Elles passent l'hiver, calmes, se détachant à peine dans le paysage, jusqu'à ce que le printemps éclate à nouveau dans leurs bourgeons :

A la Sainte-Croix, la vigne resplendit.
(NdT : en Espagne, la Sainte-Croix est fêtée le 3 mai).

Commence alors un nouveau cycle, un cycle qui se répète année après année depuis que l'Histoire en garde le souvenir.


Notes:

1. Tiré de Carbonell y Bravo, Dr. F.: Arte de hacer y conservar el vino.
Edition fac-simile pour l'Institut Catalan de la Vigne et du Vin (réimpression de l'édition de 1820), 1992. [retour]

2. Ídem.
« Indubitablement, n'importe quelle terre ne peut tout produire.
Les ormes, stériles, naissent sur les collines rocailleuses,
les luxuriants myrtes sur les côtes du littoral,
mais Bacchus, lui, préfère les coteaux. »
(T. de E. Cilla) [retour]

3. Strophe du répertoire populaire rural. [retour]

4. Tiré de Calvo Pérez, Roberto y Juan José Calvo Pérez: "Travaux agricoles 3 : les caves" dans Les Cahiers du Salegar [en ligne], n°19, 1998. <http://mimosa.pntic.mec.es/~jcalvo10/tex-bodegas.htm>. [Consulté le 02/06/2000]. [retour]

5. Pintauvas: terme par lequel on désigne dans certains villages de la Ribera les pistils d'une certaine espèce de chardon qui flottent dans l'air les soirs d'été. D'après la tradition populaire, il favorise la véraison, d'où le jeu enfantin qui consiste à les attraper et les envoyer en direction de sa propre vigne. [retour]

6. Strophe de Los gozos de la Virgen del Río. Gumiel de Izán (Burgos). [retour]

7. Izquierdo, Pascual: Guía de la Ribera del Duero. Roa de Duero (Burgos), Conseil de l'Appellation d'Origine Contrôlée Ribera del Duero, 1995, page 79. [retour]

8. Extrait d'un poème de Jesús Hilario Tundidor. [retour]

 

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